Mains croisées chantant Auld Lang Syne lors de la nuit du Hogmanay en Écosse
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Auld Lang Syne : la chanson du Nouvel An décryptée

Auld Lang Syne, la Chanson du Monde Entier

À minuit, le 31 décembre, des millions de personnes chantent Auld Lang Syne sans toujours savoir d’où vient la chanson. Ils en ignorent souvent les paroles complètes, parfois même la langue d’origine. Ils savent juste qu’on la chante au Nouvel An, qu’on se prend les mains croisées avec ses voisins, et que cela vient d’Écosse. Le poème est de Robert Burns, le barde national, écrit en 1788 à partir d’une vieille ballade folklorique. La mélodie est plus ancienne encore, pentatonique, simple, immédiatement mémorisable. Deux siècles plus tard, c’est l’une des chansons les plus connues de la planète, traduite dans des dizaines de langues, jouée sur tous les continents.

Cet article raconte la naissance du chant, les paroles originales en Scots, leur traduction, et le rituel de Hogmanay qui en a fait un symbole mondial.

Robert Burns, le Père du Texte

Un poète qui collectait les chants

Robert Burns naît en 1759 à Alloway, dans l’Ayrshire, fils de paysans pauvres. Il devient le poète national d’Écosse en quelques années, célèbre pour ses vers en Scots, langue parlée dans les Lowlands, qu’il refuse d’abandonner pour l’anglais standard. Au-delà de ses propres poèmes, Burns mène un travail de collecteur : il sillonne le pays, écoute les vieilles chansons, les note, les retravaille, les sauve de l’oubli. Il en réécrit certaines, complète les paroles fragmentaires, ajoute des couplets.

En 1788, il envoie à James Johnson, éditeur du Scots Musical Museum, le texte d’Auld Lang Syne. Dans une lettre, il écrit : « The following song, an old song, of the olden times, and which has never been in print, nor even in manuscript until I took it down from an old man. » Il revendique donc la collecte, pas l’invention. Mais les chercheurs estiment aujourd’hui que Burns a au moins largement réécrit le texte, et probablement composé les couplets les plus connus.

Une ballade aux racines plus anciennes

Avant Burns, plusieurs versions du poème existent. Une chanson intitulée Auld Lang Syne est attribuée au poète écossais Sir Robert Ayton, mort en 1638. Une autre, anonyme, circule au XVIIᵉ siècle dans des recueils de ballades. James Watson la publie en 1711. Burns connaît ces versions, et son travail consiste à condenser, réécrire et donner au texte sa forme définitive. C’est sa version qui passera à la postérité.

Le Sens de “Auld Lang Syne”

Une expression intraduisible

L’expression Auld Lang Syne est en Scots. Mot à mot : auld signifie « vieux », lang « long », syne « depuis ». Une traduction littérale donnerait « pour les vieux longs depuis ». Le sens réel est plus poétique : « pour le bon vieux temps », « pour les jours d’autrefois », « pour le souvenir des temps passés ».

C’est exactement ce que dit la chanson. Doit-on oublier les vieilles connaissances et ne plus jamais y penser ? Doit-on oublier les vieilles connaissances et le bon vieux temps ? Le refrain répond non, et invite à boire un verre, à se serrer les mains, à se souvenir des amis et des moments partagés. C’est une chanson sur la fidélité aux liens du passé, qui passe naturellement à minuit, au moment où une année se termine et qu’une autre commence.

Le Scots, langue du poème

Le texte original est en Scots, langue germanique parlée principalement dans les Lowlands écossais et l’Ulster. Le Scots est apparenté à l’anglais mais s’en distingue par son vocabulaire, sa grammaire et sa prononciation. Beaucoup de chanteurs anglophones modernisent les paroles en anglais standard, mais la version originale en Scots reste la plus chantée le 31 décembre en Écosse.

Les Paroles Originales en Scots

Le poème compte cinq couplets, dont seuls les deux premiers et le refrain sont aujourd’hui largement chantés. Voici la version de Burns.

Should auld acquaintance be forgot, And never brought to mind? Should auld acquaintance be forgot, And auld lang syne!

Refrain : For auld lang syne, my jo, For auld lang syne, We’ll tak a cup o’ kindness yet, For auld lang syne.

And surely ye’ll be your pint-stowp! And surely I’ll be mine! And we’ll tak a cup o’ kindness yet, For auld lang syne.

Les couplets suivants évoquent les souvenirs d’enfance, les courses dans les collines à cueillir des marguerites (pu’d the gowans fine), les baignades dans les rivières, et les retrouvailles entre vieux amis qui se serrent la main par-dessus la table.

Traduction française

Faut-il oublier les vieux amis, Et ne jamais s’en souvenir ? Faut-il oublier les vieux amis, Et le bon vieux temps ?

Refrain : Pour le bon vieux temps, mon ami, Pour le bon vieux temps, Nous boirons une coupe de tendresse, Pour le bon vieux temps.

La Mélodie, une Question Discutée

Une musique pentatonique

La mélodie d’Auld Lang Syne repose sur une gamme pentatonique de cinq notes, structure que l’on retrouve dans de nombreuses traditions populaires, des chants de marin écossais aux mélodies celtiques irlandaises. Cette simplicité explique pourquoi la chanson est si facilement chantée, retenue, transposée d’une langue à l’autre. Une voix non formée peut la chanter sans difficulté, et un pub entier peut l’attaquer ensemble sans répétition.

Un air emprunté

Burns lui-même n’a pas composé la mélodie. Il l’a associée au texte à partir d’un air traditionnel qui circulait sous d’autres formes. Avant 1799, sa version était souvent chantée sur un autre air, plus mélancolique. C’est l’éditeur George Thomson qui, en 1799, fixe la combinaison texte de Burns + mélodie traditionnelle telle qu’on la connaît aujourd’hui. Cette version finit par s’imposer.

Foule chantant Auld Lang Syne lors du Hogmanay à Édimbourg

Hogmanay, le Rituel de Minuit

Le chant à la fin de l’année

Hogmanay est le nom écossais du Nouvel An. Plus important traditionnellement que Noël (longtemps interdit en Écosse après la Réforme), Hogmanay est célébré avec une intensité particulière. À minuit, après le décompte, on chante Auld Lang Syne. Tout le monde se lève, prend les mains de ses voisins. Aux deux derniers couplets, les bras se croisent : la main droite passe par-dessus pour saisir la main gauche du voisin. Le cercle se serre, les corps se rapprochent, on monte et on descend les bras au rythme.

Le geste des mains croisées

Cette chorégraphie n’apparaît pas dans le poème de Burns, ni même dans les versions du XIXᵉ siècle. C’est un usage qui s’est répandu dans la première moitié du XXᵉ siècle, principalement dans les Highlands et chez les expatriés écossais. À l’origine, on ne croisait les bras qu’à la fin, au dernier couplet. Aujourd’hui, dans la plupart des cérémonies écossaises, on se prend les mains normalement au premier couplet, et on les croise au second. Lors du compte à rebours d’Édimbourg sur Princes Street Gardens, des dizaines de milliers de personnes exécutent le geste ensemble.

First-footing

Après la chanson vient la tradition du first-footing. La première personne à franchir le seuil d’une maison après minuit est le « premier pied » (first-footer). Idéalement, c’est un homme brun apportant du charbon, un gâteau au gingembre (shortbread), du sel et un verre de whisky. Sa visite porte chance pour l’année. Cette tradition s’est érodée dans les villes mais reste vivante dans les villages des Highlands.

La Diffusion Mondiale

Du pub écossais à la planète

La diffusion mondiale d’Auld Lang Syne tient à plusieurs facteurs. La diaspora écossaise d’abord, qui a porté la chanson dans les colonies britanniques, aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande dès le XIXᵉ siècle. Les soldats du Commonwealth pendant les deux guerres mondiales l’ont chantée dans les tranchées et les casernes. Guy Lombardo, chef d’orchestre canadien d’origine italienne, la joue chaque 31 décembre à New York à partir de 1929 : sa diffusion radio puis télé en fait l’hymne du Nouvel An américain.

Au cinéma et dans les événements

La chanson apparaît dans des centaines de films : La vie est belle (1946), Quand Harry rencontre Sally (1989), Sex and the City: The Movie (2008), Forrest Gump (1994). Elle est jouée à la fin des cérémonies de fermeture des Jeux olympiques de Sydney en 2000. Au Japon, elle est connue sous le nom de Hotaru no Hikari (« la lumière des lucioles ») et joue à la fermeture des magasins, dans les écoles à la fin des cours, lors des remises de diplômes. En Corée du Sud et à Taïwan, elle a longtemps servi d’air pour des hymnes nationaux ou de chants patriotiques.

Robert Burns Aujourd’hui

Un héritage célébré chaque 25 janvier

Le 25 janvier, jour anniversaire de Burns, est célébré chaque année dans le monde entier sous le nom de Burns Night. Le rituel est codifié : on récite Address to a Haggis (poème de Burns dédié au haggis, plat national), on déguste le haggis avec neeps (rutabagas) et tatties (pommes de terre), on porte le kilt, on boit du whisky, et on termine la soirée en chantant Auld Lang Syne. Ce rituel s’est répandu jusqu’au Canada, à l’Australie, aux États-Unis, partout où les Écossais ont émigré.

Pour goûter l’ambiance écossaise sans attendre le 31 décembre, la visite et dégustation au Scotch Whisky Experience à Édimbourg propose des soirées où la chanson est chantée régulièrement par des groupes d’habitués.

Statues et lieux de mémoire

Une trentaine de statues de Burns dressées à travers le monde rappellent son influence. La plus connue se trouve à Dumfries, où le poète a vécu ses dernières années et où il est enterré. À Édimbourg, le Burns Monument se dresse sur Calton Hill, dominant la ville. À New York, sa statue trône à Central Park, près de Literary Walk. Les Burns Suppers annuels y attirent encore aujourd’hui plusieurs milliers de personnes en janvier.

Auld Lang Syne ne se contente pas d’être une chanson. C’est l’une des rares mélodies que l’humanité chante en chœur à la même heure, une fois par an, sur tous les continents. Quand vous l’entendrez à Édimbourg, à minuit, sous les feux d’artifice du château, vous comprendrez pourquoi elle a duré.

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